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« J’ai été perquisitionné pour refuge sans raison légitime »

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Maud Morel est la compagne de Christophe, un jeune homme solidaire dans la lutte contre Cigeo à Bure. Leur appartement à Romans-sur-Isère (Drôme) a été perquisitionné en juin 2018 dans le cadre d’une enquête judiciaire ouverte en juillet 2017 contre des opposants à ce projet de décharge de déchets nucléaires.


Il est 6h du matin, le réveil dans la chambre raffinée du modeste appartement que je loue à Romans-sur-Isère. De mon côté, Christophe semble toujours dormir profondément, il est nu. C’est le 20 juin 2018 et l’été est déjà en marche. Je travaille pour une association qui travaille sur la réduction des déchets depuis un an et demi. C’est mon premier travail avec une éthique forte, le premier qui me semble logique. Quelques mois avant mon recrutement, j’avais mis les pieds dans le maelström des questions écologiques, au sens large du terme: la recherche pour réduire les déchets, bien sûr, mais aussi la remise en cause des procédés industriels, la commercialisation, la grande distribution …

Mais je dois reconnaître qu’en termes de conscience, je tombe du nid: très peu politisé, sans culture militante, ignorant l’histoire de la plupart des luttes passées et du travail d’aujourd’hui. Aucune démo à mon actif, jamais lu autre chose que l’histoire des puissants qu’ils ont eux-mêmes écrits. En mesurant à peine la complexité des engrenages socio-économiques et leur signification culturelle, je passe de la découverte à la micro-action. Forcément je commence à entendre parler de gros projets inutiles, chers et dangereux, comme ceux de Cigeo, à Bure.

J’apprends un peu plus de Christophe, qui soutient la lutte contre ce projet de décharge de déchets nucléaires à une distance considérable. On n’en parle pas beaucoup. Le secret protège. J’apprends que moins j’en sais, moins je risque de mettre en danger les écologistes travaillant contre cette construction mortelle. Ma conception du bien et du mal est frappée. Être vert peut donc être dangereux et le danger vient de ceux à qui je confie ma sécurité: la police ?

«  Que ma bulle puisse être occupée par la police m’a donné un profond sentiment d’incertitude « 

Vient donc le mois de juin 2018. Christophe vit avec moi depuis près d’un an, c’est mon choix et son ; nous sommes heureux. Mais ça bouge dans la Meuse: grande manifestation à Bar-le-Duc. Il y a quelques mois, nous avons évoqué la possibilité d’une visite d’enquêteurs dans le cadre de l’enquête judiciaire contre les manifestants du projet Cigeo. Parce qu’il semblait que le lien – quoique faible – de Christophe avec cette lutte pourrait conduire à une telle visite. À l’époque, j’avais déjà ressenti de la peur. Je ne pouvais pas imaginer ce qu’impliquait une fouille, mais l’idée que ma bulle, mon cocon puisse être prise par les forces de l’ordre, m’avait profondément angoissé. En même temps, la possibilité que mon compagnon s’inquiète de sa croyance en un monde plus propre et plus juste a commencé à provoquer une certaine colère en moi.


Le terrain de ma peur était mûr, les graines semées par la police germeraient facilement.

Mercredi 20 juin 2018, 6h du matin je me lève douloureusement et, brumeux de sommeil, je vais aux toilettes. Ce jour-là, je dois assister à une réunion de travail à l’extérieur des bâtiments de l’association. J’ai préparé un sac avec mon ordinateur et je me suis habillé pour me réveiller et réfléchir à l’agenda. Il est presque 7 heures du matin, je sors de la salle de bain pour déjeuner, mais la sonnette retentit à côté de moi. Mon cœur bat un peu, je n’ai jamais eu une visite matinale comme celle-ci ; cela annonce très probablement des nouvelles désagréables. Je regarde dans l’œilleton et mon cœur se bloque.

«  L’un porte un gilet pare-balles, plusieurs sont armés « 

Ils sont là. Quatre ou cinq, je ne sais pas. La sonnette retentit, je saute, ouvre la porte et l’ouvre. Ils me vont bien. L’un d’eux porte un gilet pare-balles, plusieurs sont armés. Je vois leurs bracelets quand ils demandent si Christophe est là. Je réponds oui et je demande franchement si je peux l’empêcher de s’habiller. La main sur son arme, un gendarme répond qu’aucun ; il semble tendu. J’essaie de rester calme et d’oublier ce que j’avais juré de faire: demandez d’abord la raison de leur visite. Découvrez que je suis ici. Mais la présence d’armes me fait peur, leur apparence hautaine m’intimide et mon ignorance est grande ! Je ne connais aucun de mes droits !

L’un d’eux m’a demandé de les emmener chez Christophe. Mécaniquement je fais ça et vais dans la chambre, le long du couloir qui sert aussi de meuble à chaussures et d’atelier. Je sens derrière moi l’imposante présence des gendarmes dans ce goulot d’étranglement congestionné. Soudain, je me vois à Judas. Non, je ne livrerai pas Christophe. Je m’arrête en route et crée un moment de confusion. Je me retourne et leur dis: «  L’appartement est petit, il est à gauche, pars sans moi. «  L’agent le plus proche dit que c’est mon appartement, que je suis chez moi. Je ne sais pas quoi penser du ton poli ou courtois qu’il utilise, créant une forte dissonance avec le contexte dans lequel nous nous trouvons.

Je dois me sentir coincé dans ce fichu couloir ! Je m’échappe donc et continue de regretter ma progression dans la chambre. Dans le noir je me précipite vers Christophe pour le réveiller. Mais déjà, un gendarme m’ordonne de m’éloigner de lui et d’appuyer sur l’interrupteur, amenant la lumière crue du plafonnier sur la scène.

«  J’entends l’un poser des questions à Christophe, l’autre appeler « 

Tout va assez vite. Christophe enfile un pantalon et la réunion se rend dans mon petit salon, qui a un grand bureau blanc où j’aime dessiner et boire du thé. Je découvre que l’un des gendarmes est venu avec du matériel informatique, qu’il commence à installer sur mon bureau. Ceci est poussé ou déplacé. L’autre, toujours dans son armure, me donne une de mes petites tasses à thé, dont la porcelaine est si délicate qu’on pourrait la casser entre le pouce et l’index. Il me demande où il peut le mettre, avec cette expression polie utilisée par son collègue auparavant. Je lui montre la cuisine et j’entends une autre personne poser des questions à Christophe, une autre appeler et une autre parler à son collègue. Je suis confus, j’ai peur de dire ou de faire quoi que ce soit qui pourrait nuire à Christophe ou à toute autre personne impliquée dans la lutte contre l’enterrement funéraire des déchets nucléaires à Bure.

Je dis aux gendarmes que je dois partir pour aller travailler, une merveilleuse excuse. On me demande où je vais, pour qui je travaille, à mon retour. On m’a également demandé d’aller à la gendarmerie de Romans dès mon retour. Je ne suis pas sûr, mais je crois qu’on m’a finalement dit que Christophe n’était pas impliqué, mais appelé à témoigner.

Témoin.

Témoin, à moitié nu, ramassé tôt le matin, dont le PC est en train d’être scanné par la police.

«  Je me sens opprimé, en colère, effrayé, impuissant, muselé « 

J’attrape mon sac et les derniers morceaux de lucidité qu’il me reste. J’embrasse Christophe et je vais travailler, plus agité que jamais. Je laisse mon compagnon à son sort après lui avoir conduit des personnes armées, je m’enfuis pour des questions qui peuvent être posées. Dans le même temps, je me sens lâche et je suis convaincu que ma présence est risquée pour les personnes réellement impliquées. Je me sens opprimé, en colère, effrayé, impuissant, muselé.

Chaque activité de militants conduit à une surveillance continue des gendarmes, comme ici à Mandres (Maas) le 2 mars 2018.

Au moment où j’écris ceci, je sais très bien que j’ai fait une recherche plutôt … silencieuse. Pas de menace directe avec les armes, pas de violence physique, pas de cris, pas d’insultes. Et je n’étais même pas présent à la fouille, donc je n’en ai pas de mauvais souvenirs.

Mais mon inconfort persiste, il est diffus. Je me sens toujours envahi sur mon lieu de refuge et cela me semble légitime sans raison. Christophe n’est qu’un témoin et je ne suis que sa logeuse. Oui, mon inconfort continue et ma colère grandit. Parce que la crédibilité de ceux qui respectent la loi est minée. Comment puis-je me sentir en paix lorsque la plus petite de mes croyances écologiques ou celles de mes amis peuvent amener des personnes armées dans mon salon ? Maintenant, comment faire confiance aux forces de l’ordre et à ceux qui les emploient ? Et si j’ai été tellement frappé par ce cambriolage, qu’en est-il de ceux qui ont été battus, de ceux qui ont trouvé leurs maisons fouillées ? À la mesure de ma blessure, je mesure le drame qu’elle et elle éprouvent ! Je tombe souvent malade.

«  Quelle est la frontière entre saisie et confiscation ? « 

Et qu’en est-il de la saisie des biens ? Quand je rentre à la maison, mes yeux tombent sur la bibliothèque ; remède habituel pour les pensées noires. Mais cette fois, pas de réconfort, car à la maison tout semble suspect, suspect. J’apprends donc qu’une pièce jointe a été faite, d’une valeur presque égale à mon petit salaire d’alors, 500 euros.

Mais plus que la perte matérielle, très faible par rapport aux saisies de Bure, par exemple, ce sont l’injustice et la disproportion qui me choquent. Quelle est la frontière entre saisie et confiscation ? En cette ère de surveillance de masse et de technopole, comment puis-je difficilement remarquer que mon matériel informatique ne contient rien qui concerne les affaires de Bure? ?

Christophe a récemment rempli une demande de restitution de son équipement et du mien. Nous sommes toujours sans réponse.

Comment sortir ? Soyez silencieux ? Jusqu’au début de l’incarcération, le silence semblait être un moyen de respecter ceux qui souffraient plus que moi, et de ne pas couvrir leur témoignage de mes yeux larmoyants. Mon cas est très secondaire, mes dommages très collatéraux.

Mon silence ne semble guère me justifier maintenant. La violence policière, physique ou psychologique, a été mise à jour lors de l’incarcération, et tout témoignage semble utile pour étayer notre réflexion sur le sujet.

Sur un plan plus personnel, j’aime cette expérience d’une colère que j’espère apaiser un jour. Pour que je puisse rester vigilant tout en profitant des espaces de liberté que je surmonte.

Photos :

. chapô: VMC

. Événement: page Facebook Bure à cuire

. Gendarmes à Mandres: © Hervé Kempf / Reporterre