Orientation: “Le sort de certains étudiants a été déterminé à huis clos”

Régis Félix, ancien directeur, est l’un des membres actifs d’ATD Quart Monde, une association qui lutte pour les personnes vivant dans l’extrême pauvreté. Il craint et met en garde contre l’une des conséquences invisibles de ces mois d’incarcération: une relance des orientations qui ont subi, scellant le sort des étudiants sans écouter le jeune ou sa famille.

Que pensez-vous de ce retour à l’enseignement obligatoire pour si peu de temps?

Jusqu’à présent, peu d’enfants de familles pauvres sont retournés à l’école. Alors oui, retourner à l’école est très important, même pendant deux semaines. Une réduction totale de six mois aurait été un désastre pour ces enfants. Mais la question se pose: pourquoi ces familles n’ont-elles pas renvoyé leurs enfants à l’école? Ils avaient peur. La maladie, c’est vrai. Mais pas seul. Beaucoup avaient également peur d’être jugés. Que leur enfant, et donc les parents, soient jugés parce qu’ils n’ont pas fait ou n’ont pas pu en faire assez pendant cette période d’incarcération. Que cette période n’a pas été académiquement productive. Ce ne sont pas des décrocheurs. Ils ont été retirés du système éducatif, c’est différent. Ils ne pouvaient pas aller à l’école à la maison pour plusieurs raisons: parce qu’ils n’avaient pas de matériel informatique, qui devait souvent être partagé avec les frères et sœurs. Manque également de fournitures scolaires ou parce que leurs parents n’avaient pas les moyens de les aider.

Vous prévenez également d’une possible élévation du ciel dans les “directions qui ont été subies” …

Oui, nous sommes préoccupés par ce qui se passe actuellement dans certains collèges et écoles. Avec cette période d’incarcération et le temps moyen que nous vivons aujourd’hui, il y a tout lieu de croire que les parents sont plus que jamais exclus des processus décisionnels pour l’avenir de leurs enfants. Que ce soit une répétition ou une orientation. En temps normal, c’est souvent le cas: les élèves et les parents sont rarement entendus lors des conseils de classe. Mais pour le moment, c’est encore plus clair. Des conseils de classe n’étaient même pas organisés dans certains collèges. Le sort des élèves a été déterminé à huis clos entre le directeur et le directeur de l’école. Pas de débat, pas de consultation. Les parents l’entendront par téléphone dès que le sort sera scellé.

Vous pouvez imaginer que les enseignants prennent les meilleures décisions pour leurs élèves, non?

C’est une réalité réelle, statistiquement déterminée. Considérons deux élèves ayant des rapports scolaires comparables: l’un d’une famille pauvre est orienté dans le flux professionnel et l’autre ne l’est pas. Il est fondamental pour l’étudiant – et cela ressort de tous les travaux de recherche – que l’établissement d’enseignement et la famille aillent dans le même sens. Sinon, l’enfant ou l’adolescent s’emmêle dans un conflit de loyauté entre la famille et l’école. Cela crée des blocs d’apprentissage, très difficiles à surmonter. Les enfants ne se laissent pas enseigner parce qu’ils pensent que l’école rejette leurs parents. Et ont inconsciemment peur qu’en apprenant, ils se coupent de leur environnement d’origine. Chaque élève doit sentir que sa famille et ses professeurs partagent la même ambition pour lui. En ce sens, la mixité est essentielle. Et nous en sommes loin.

L’incarcération a-t-elle en quelque sorte rapproché parents et enseignants en les forçant à communiquer?

C’est en effet l’un des points positifs de toute cette période d’incarcération: les enseignants ont été mis en contact avec les parents et nous pouvons espérer qu’ils se rendent compte qu’ils ont besoin de familles. J’espère que cela fera des progrès dans le domaine de la mixité. Le système éducatif actuel ne dépend pas suffisamment des connaissances acquises dans la famille pour développer les compétences scolaires. Vous devez quitter l’école.

Marie Piquemal