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pourquoi la France est encore loin de l’objectif de 700 000 tests virologiques par semaine

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Pour réussir la déconcentration, le gouvernement compte sur 700 000 tests virologiques par semaine. L’enquête de la cellule de recherche de Radio France montre que cet objectif sera très difficile à atteindre. Révélations sur les vraies figures de la projection et sur les robots de test chinois installés dans la plus grande improvisation.

« Test, test, test. » C’est le depuis le 16 mars 2020 message très clair de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans la lutte contre le coronavirus. Mais en France, les retards s’accumulent dans l’organisation de cette projection, obligeant même le gouvernement à obliger un cabinet privé à l’aider « dans le développement des capacités nationales de production » de tests. Le 28 avril 2020, le Premier ministre a annoncé « 700 000 tests virologiques du 11 mai » et la création de brigades dans chaque département, chargé d’identifier les contacts des personnes présentant des symptômes du coronavirus Covid-19. « A la fin de l’inclusion nous pourrons masser nos tests », explique Edouard Philippe. Mais qu’en est-il?

« Le nombre d’impressions a beaucoup fluctué ces dernières semaines. Il varie entre 200 000 et 270 000 tests par semaine », le Ministère de la Santé fournit l’unité de recherche de Radio France. Mais sur quoi sont basés ces chiffres? Difficile à savoir. La Géodes Observatoire de Santé Publique France ne centralise pas et ne met pas toujours à jour ces données. Les rapports épidémiologiques régionaux sont inégaux. Santé publique La France n’a pas été en mesure de nous donner un chiffre précis. Il n’y a pas de système d’information automatisé. Des lacunes se produisent également dans les bases de données mondiales telles que celles de l’Université d’Oxford. La collecte de numéros est un parcours du combattant.

Pendant plusieurs semaines, lors de sa mise à jour quotidienne sur l’évolution de l’épidémie, le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, a évoqué le nombre de tests effectués, dans les hôpitaux et dans les laboratoires de la ville. Puis cette entrée a disparu. Regroupant les données publiques disponibles, 149 800 tests virologiques ont été réalisés en France au cours de la semaine 18 (27 avril au 3 mai 2020). Très loin des 300 000 tests proposés par la direction générale de la santé. Quant à l’objectif publié de 700 000 impressions hebdomadaires au 11 mai, aucune donnée détaillée ne le permet. Selon les chiffres du site de Santé publique France, 831.174 tests virologiques ont été effectués depuis le 24 février, tant dans les hôpitaux publics que dans les laboratoires privés de la ville (627.464 et 203.710, respectivement). Un peu plus de 830 000 tests en 10 semaines d’épidémie quand on parle de 700 000 par semaine, on se dit qu’il faut mettre le turbo!

Santé publique France déclare dans son bulletin épidémiologique hebdomadaire: « Les sources d’informations que nous utilisons ne sont pas exhaustives et ne préjugent pas du diagnostic en France. » Si les données hospitalières semblent complètes, les données rapportées par les laboratoires de la ville sont réduites d’environ un tiers. « Sur les 88 plates-formes techniques, 55 seulement relèvent de l’ARS », précise François Blanchecotte, président du Syndicat des biologistes (SDB). Il s’agit du réseau 3 Labo (Eurofins Biomnis, Cerba et Inovie) qui a automatisé le transfert des données.

Cependant, dans certaines régions, comme la Grande-Bretagne ou la Bretagne, ce réseau est sous-représenté. Selon les données qu’ils publient, les quatre départements bretons n’ont effectué en moyenne que 54 tests par semaine depuis le 12 mars! Corrige même le service régional de santé (ARS) en Bretagne, depuis cette date, une moyenne de 798 échantillons hebdomadaires ont été analysés dans les laboratoires de la ville. Il convient donc également d’en tenir compte. Sauf qu’il est impossible de naviguer dans ces données. Parce que chacun prépare son bulletin épidémiologique hebdomadaire à sa manière. Les Bretons comme la région Centre-Val de Loire ne reportent que les tests virologiques positifs. « Tous les systèmes d’information ne sont pas disponibles et nous devons effectuer le travail d’inspection quotidien à la main », reconnaît Pascal Durand, directeur de la première station de l’ARS Occitanie.

Partout les graphiques le prouvent: il n’y a rien de tel que l’exécution de tests. Ils ont commencé en février pour les premières régions touchées, puis ont augmenté jusqu’au 23 avril. Puis leur nombre stagne. Depuis le 20 avril, il a même décliné chaque semaine, à l’opposé des propos répétés du Premier ministre, Édouard Philippe, et du ministre de la Santé, Olivier Véran. Aujourd’hui, selon notre recensement, la France n’a en effet jamais dépassé 150 000 tests par semaine. Autrement dit, si la marche pour atteindre 700 000 est élevée. Pour le président de l’Union nationale des biologistes hospitaliers (SNBH), Xavier Palette, « Il est impossible de passer 700 000 tests par semaine. Il y a une pénurie de pardessus, de kits d’échantillons, de personnel … »

C’est toujours un gâchis: tous les lieux d’échantillonnage n’ont pas encore été identifiés vers la plateforme qui devrait centraliser ces données.Xavier Palette, Union nationale des biologistes hospitaliers (SNBH)sur franceinfo

« Cette liste est en cours de consolidation », répond la direction générale de la santé. « La connexion informatique ne fonctionne pas partout, poursuit Xavier Palette. Mon laboratoire n’est pas encore connecté à la base nationale. Pour l’instant, nous rapportons nos résultats avec des feuilles de calcul Excel. Je doute que nous serons prêts le 11 mai. «  « 700 000 impressions, il me semble difficile de me joindre, a déclaré Jean-Paul Feugeas, président de l’Union nationale des biologistes du CHU (SNMBCHU). Pas tant à cause d’un manque de distributeurs automatiques, mais à cause de problèmes logistiques. «  «Je confirme que nous avons la capacité dans le secteur privé de faire plus de 140 000 tests par jour, explique François Blanchecotte, président du Syndicat des biologistes. Bien sûr, s’il existe une source majeure de contamination, il y a un risque que les pauvres s’épuisent pour échantillonner de nombreuses personnes en peu de temps. Mais dans mon laboratoire, en Indre-et-Loire, j’ai 100 000 tests dans mes réfrigérateurs … pour seulement 1 000 demandes par jour à Tours. Je pourrais faire bien plus. « 

Comment en sommes-nous arrivés là? Initialement, seuls les laboratoires hospitaliers ont été mobilisés. À mesure que l’épidémie progresse, des laboratoires municipaux ont été ajoutés au système. Depuis fin mars, les laboratoires agro-vétérinaires (il y en a 72 en France), ou ceux de la gendarmerie, de la police et des laboratoires publics de recherche, ont été intégrés au dispositif. Les autorités ont répondu positivement à la proposition de nombreux biologistes.La PCR [Polymerase Chain Reaction ou réaction de polymérisation en chaîne, méthode employée pour détecter le virus] a été inventé par des chercheurs. C’est un outil que nous utilisons tous les jours dans nos laboratoires de virologie, nous le maîtrisons donc « , se souvient un biologiste du CNRS.

C’est alors le 20 mars. L’Inserm et le CNRS lancent un inventaire du matériel et des hommes et femmes disponibles dans leurs laboratoires. Cinquante équipes ont été identifiées. L’État publie la liste et précise qu’il contribuera jusqu’à 100 000 tests par semaine. Sauf que « rien depuis », a déclaré Pierre-Paul Zalio, président de l’École Normale Supérieure (ENS) Paris-Saclay. «À notre niveau, nous avons pu fournir un laboratoire à haute protection, trois machines de PCR avec du personnel qualifié spécifique à un laboratoire de virologie et l’équipement pour effectuer des extractions d’ARN. Cependant, le besoin a été exprimé par le les hôpitaux étaient sur la phase d’extraction. «  Le décret autorisant les préfets et les régies régionales de la santé à revendiquer ces laboratoires non médicaux a été publié le 5 avril. Par conséquent, le moment du dépistage de masse semble toujours bon.

Problème: un laboratoire commence les tests, puis un second, mais en très petites quantités. Selon l’Inserm, qui teste le dossier, seule une quinzaine de laboratoires sont aujourd’hui impliqués. La liste ne nous a pas été fournie malgré nos demandes répétées. Il semble qu’une sorte de deuxième sélection ait été faite, mais dans le noir. « Grâce à des retours oraux et des conversations, j’ai compris que le choix avait été fait de privilégier les grandes structures », Pierre-Paul Zalio déchiffre pour qui « il est basé sur l’hypothèse que «grand est beau», une hypothèse qui mérite d’être vérifiée « . Pour ce chercheur, « vous vous demandez peut-être si la force de la réponse d’un système de santé est la plasticité ou la hiérarchie de son organisation […]. « 

Si le système hospitalier français a résisté à la vague épidémique, c’est qu’il s’est mobilisé, a pu allouer des ressources en temps réel, en fonction des besoins sur le terrain. Pierre-Paul Zalio, Président de l’ENS Paris-Saclaysur franceinfo

« Nous aurions pu avoir la même approche avec la recherche publique, avoir plus confiance en ce que les chercheurs peuvent faire », explique Pierre-Paul Zalio. « Nous verrons s’ils avaient raison d’être pointilleux dans les petites structures qui, si elles finissaient, auraient fait 50 000 tests par semaine. », grogne un biologiste du CNRS, déçu par l’opacité du processus décisionnel.

Sans petites structures, qu’il en soit ainsi. Mais qu’en est-il de ceux qui ont proposé une technique de dépistage massive mais qui n’ont pas encore été approuvés? 19 200 tests simultanément avec un seul robot: c’est ce que peut faire l’Institut de Génomique Humaine de Montpellier par exemple. « Quand nous avons vu la pénurie d’équipement, les médias ont parlé [écouvillons, réactifs], nous nous sommes demandé comment mettre en place un protocole d’analyse simplifié, économique en réactifs et plus sûr, pour éviter tout risque de contamination du personnel lors de la manipulation des écouvillons nasaux. « , explique Moncef Benkirane, le directeur de cet institut. Ce protocole est basé sur la technique de séquençage du génome du virus et évite la longue étape de purification qui nécessite de nombreux réactifs. Cela s’appelle NGS-PCR. « La machine livre le résultat deux jours plus tard », Moncef Benkirane précise pour qui tout laboratoire doté de capacités de séquençage énormes peut suivre cette « recette ». Cependant, pour le mettre en œuvre, il doit être validé par CNR-Pasteur, le centre national de référence. Cette évaluation est-elle effectuée rapidement? Combien de protocoles existe-t-il sur la ligne d’arrivée? Contacté, l’Institut Pasteur n’a pas pu nous répondre.

Une fois ce sésame obtenu, le ministère de la Santé devra encore être convaincu d’accepter cette méthode, très éloignée de la PCR des biologistes médicaux avec des kits prêts à l’emploi. « Il n’y a pas d’improvisation sur ce dossier. Il est normal d’être évalué », explique Moncef Benkirane, qui refuse d’argumenter. Mais on peut se demander s’il manque une technique qui rend les tests aussi massifs et à moindre coût car les développements et les salaires des chercheurs sont déjà financés par le CNRS. « Les décisions sont certainement compliquées à prendre, regrette Pierre-Paul Zalio, directeur de l’ENS Paris-Saclay, mais notre système français est très bureaucratique et n’a pas la capacité de prendre des décisions rapides. Il y a latence, opacité, problèmes de territoires institutionnels. C’est dommage. « 

Les laboratoires départementaux d’analyse (LDA), également appelés laboratoires agro-vétérinaires, sont également concernés par l’arrêté du 5 avril. Il y en a 72 en France. 45 ont déjà été réclamés par les préfets ou l’ARS, a indiqué Aurèle Valognes, présidente de l’Association française des directeurs et exécutifs des laboratoires publics d’analyses vétérinaires (Adilva) et directrice de la LDA de la Mayenne. Dans la stratégie de 700 000, leur capacité est évaluée à 23 500 tests par semaine. Mais seulement 13 LDA ont commencé à tester et encore, bien en dessous de leur capacité. « Nous pensions que cela commencerait soudainement »a déclaré Guillaume Fortier, directeur de Labeo, l’un des plus grands laboratoires vétérinaires.

Actuellement, le CHU de Caen a besoin de 350 échantillons par jour, mais depuis le début je répète que je peux en faire 2000 par jour. Guillaume Fortier, directeur de Labeosur franceinfo

Est-ce parce qu’ils n’appartiennent pas au monde médical que ces équipes sont si peu mobilisées? Certains sont convaincus. « En plus de la lourdeur d’un système de santé à plusieurs niveaux, nous perdons en échange d’informations, en toute confiance », selon l’un des responsables de ces laboratoires non médicaux. Nous devons revoir l’organisation et simplifier la chaîne de décision. «  En attendant, ce sont les deux acteurs historiques, les laboratoires médicaux de la ville et les hôpitaux sur lesquels sera basée la stratégie de dépistage de masse.

Pour atteindre cet objectif de 700 000 tests par semaine, la France s’est particulièrement tournée vers la Chine. Par exemple, fin mars, une vingtaine de machines ont été commandées par la direction générale de la santé pour le compte de l’Etat français auprès de MGI, qui appartient au groupe chinois BGI (Beijing Genomics Institute). Ces robots chinois sont des machines rapides MGISP-960 capables d’effectuer plus de 2000 tests de dépistage par jour, augmentant le taux d’extraction des acides nucléiques dans les échantillons à analyser. Selon nos informations, dix-neuf sites ont été choisis pour recevoir ce matériel (l’AP-HP a reçu deux machines): l’hôpital Croix-Rousse de Lyon (avant le transfert du robot dans un hôpital militaire), le CHU de Montpellier, Dijon, Strasbourg, Lille, Poitiers, l’hôpital Broussais de Paris, le CHU de Rouen, Rennes, Toulouse, Nancy, Tours, Marseille, Nantes, Orléans, Bordeaux et Clermont-Ferrand. Deux laboratoires privés, Médylis, à Lons-le-Saunier et Cerballiance Côte d’Azur, à Saint-Laurent-du-Var, ont également reçu une machine chinoise.

Ce matériel a-t-il été fourni gratuitement à ces laboratoires privés? Comment sont facturés les tests sur ces machines chinoises? Interrogé sur le sujet, le ministère de la Santé a contacté: « Deux de ces vingt systèmes automatisés sont effectivement situés dans des laboratoires privés agréés de biologie médicale, qui font partie intégrante de notre système de santé et contribuent aux efforts nationaux de dépistage. » « Nous avons facturé des laboratoires privés pour une raison. Les vingt robots ont été achetés par le gouvernement français ‘, pour sa part, nous précise la représentante de MGI en France, Perla El Hage. « Il n’y a pas de transparence dans ce fichier », pour sa part, donne naissance au président de l’Association des biologistes, François Blanchecotte.

Selon nos informations, l’achat a été effectué par disque de dix machines. A. « Mise à jour Covid-19 » de la direction générale de la santé du 6 avril 2020, que nous avons pu consulter, fait donc référence à la« acquisition de dix machines MGI supplémentaires avec consommables associés [notamment les cônes en plastique indispensables pour le fonctionnement de la machine] pour un million de tests. «  Combien coûte un tel équipement? ‘Il [ne nous] Ce n’est évidemment pas aux détails de la relation contractuelle que [nous] s’unit avec [nos] fournisseurs « , répond le ministère de la Santé. Aucun commentaire de MGI. Selon les informations recueillies par l’unité de recherche de Radio France, la société chinoise a soumis à plusieurs CHU une offre de prix de vente de « 121 400 euros » par machine avec une proposition de vente finale « 103 190 euros« . Soit une facture théorique totale de plus de deux millions d’euros pour les vingt systèmes d’extraction, sans les équipements associés au criblage. « Les coûts de ce type de système avec des marques occidentales oscillent entre 150 000 et 200 000 euros, selon les options que vous prenez », dit un bon expert dans le domaine.

Tous les robots chinois sont en place sur papier. « Les dernières livraisons se sont terminées fin avril et les dernières installations dans la semaine du 4 mai à Marseille et Orléans », spécifie MGI. Cependant, ces machines ont été installées dans des conditions très différentes selon les équipements. Le CHU de Dijon faisait partie de la première vague que ce robot chinois a reçue le 3 avril 2020. « Avec cette machine, nous pouvons faire évoluer jusqu’à 2 000 tests par jour, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, explique le directeur du laboratoire de virologie du CHU de Dijon, Alexis de Rougemont, dont le dispositif réalise actuellement 400 projections par jour. Mais les demandes de filtrage sont actuellement sous notre capacité. « 

Nous avons embauché 21 techniciens supplémentaires pour faire fonctionner cette machine. Mais nous devons obtenir des échantillons. Une Ferrari sans essence, ça n’a aucun sens! Alexis de Rougemont, CHU de Dijonsur franceinfo

Si certains grands hôpitaux comme à Lyon ou Lille les marquent « poids » En ce qui concerne le dépistage utilisant la technologie chinoise, la situation n’est pas rose partout. « Cette machine est un peu tombée sur nous », témoigne le chef du service de virologie du CHU de Rennes, Vincent Thibault. Le 1er avril 2020, il a reçu un e-mail de son administration lui disant «La cellule de crise interdépartementale vient d’affecter un extracteur MGI à l’ARS en Bretagne, qui le propose au CHU de Rennes via sa cellule de crise. Notre réponse est attendue dans les meilleurs délais.»

« J’ai dû accepter un peu, Poursuit le professeur Thibault, notamment parce que le CHU de Brest avait précédemment rejeté la proposition.  » La machine a été livrée le 7 avril, mais ce n’est que les 27 et 28 avril qu’elle a été effectivement mise en service par un ingénieur chinois venu sur le site. Le personnel a été formé dans la semaine du 4 mai (une semaine avant le début de la déconfusion) pour faire fonctionner une machine qui nécessite une réorganisation forcée du CHU de Rennes. « Nous ne pouvions pas livrer tous les robots en même temps, explique Perla El Hage, représentante de MGI en France. Les machines ont été livrées cinq par cinq à l’entrepôt de Santé Publique de France à Marolles avant d’être expédiées sur les différents sites. Les sites ont été validés un par un par le gouvernement, il a donc fallu attendre le feu vert avant d’envoyer les machines et de se former sur ce matériel. « 

« Cette machine chinoise ne répond pas à nos normes de qualité et d’entreprise, Vincent Thibault est agacé au CHU de Rennes. Nous avons eu une machine et un fournisseur que nous ne connaissions pas. Si j’avais eu le budget pour cette plateforme, j’aurais pu implémenter quelque chose de beaucoup plus fiable et contrôlé. « 

Nous avons l’impression qu’une décision a été prise par des technocrates qui n’ont jamais mis les pieds dans un laboratoire et se sont dit: «Puisque nous devons faire 700 000 tests par semaine, nous allons emmener 20 machines dans les hôpitaux. « D’autres solutions ont été possibles pour arriver à 2 000 tests quotidiens.Pr Vincent Thibault, CHU de Rennessur franceinfo

« Dans des circonstances normales, il est clair que nous n’aurions pas choisi ce nouveau matériau, trésor pour sa part, responsable de la biologie médicale au CHU Poitiers, Nicolas Lévêque. Nous devrons y faire face du mieux possible. Lorsque l’Agence régionale de la santé nous a demandé de commenter notre capacité à héberger une plateforme de dépistage, nous nous sommes demandé si nous pouvions nous permettre nos ambitions. Le cas échéant, une soixantaine de personnes ont été annoncées pour assurer leur fonctionnement 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, alors que tous les laboratoires du CHU de Poitiers en hébergeaient à peine 300. Difficile à retirer dans la situation d’urgence, alors nous avons dit oui … sans vraiment savoir où nous allions. « 

Trente techniciens ont finalement été recrutés pour faire fonctionner la machine chinoise au CHU de Poitiers. « Nous avons dû acheter de nombreux équipements en amont et en aval de la machine MGI pour combler les lacunes, poursuit Nicolas Lévêque. Il était également nécessaire de connecter les différents systèmes automatisés via l’ordinateur, sans aucune certitude sur le circuit d’échantillonnage. Qui collectionne? Comment l’échantillon parvient-il au laboratoire? Comment ces échantillons sont-ils capturés par ordinateur et comment le résultat revient-il au médecin prescripteur et au patient? Tout n’a pas encore été arrangé. A partir du 11 mai, nous continuerons progressivement: entre 400 et 600 tests par jour au départ avec une et deux équipes qui se succèdent de 11h à 2h. sur papier. « 

« A Toulouse, l’installation s’est bien passée car j’ai fait ce travail plus tôt, témoigne l’ingénieur biomédical Bruno Dogny qui a contribué à l’installation du matériel. J’ai travaillé dans une entreprise japonaise qui fabriquait des robots de ce type, j’ai donc retrouvé mes anciens réflexes! L’entreprise nous a donné des instructions sur la façon d’utiliser l’équipement. Un ingénieur chinois a voyagé pendant une demi-journée pour vérifier que le robot fonctionnait correctement. D’autres CHU sont peut-être plus mal préparés que nous. « 

A Bordeaux, c’est le 9 avril que la direction générale de la santé (DGS) a décidé d’envoyer une machine d’extraction chinoise sur le site deux semaines plus tard. Les conditions de transport du matériel ont été « un petit rock’n roll », rappelle Agnès Georges-Walryck, chef du service de biologie et pathologie du groupe hospitalier Sud au CHU de Bordeaux. « Nous avions des informations contradictoires entre la DGS et le vendeur de la société chinoise, Agnès Georges-Walryck continue. Nous avons été livrés mercredi, enfin nous avons eu la machine vendredi soir à 22h. Nous aurions 100 000 cotons-tiges dans le colis, nous n’en avions que 10 800, ils ne peuvent pas nous dire quand les prochaines livraisons auront lieu … « 

Cette machine est-elle prête à l’emploi? « Cette machine ne démarre pas avec un clic de souris, répond le chef du centre de biologie du CHU de Bordeaux. Nous espérons le démarrer à partir du 11 mai, hors de contrôle. Jusqu’à présent, faute de demande, nous sommes bien en deçà de nos capacités avec 300 tests par jour. Nous pouvons aller jusqu’à 1 000. Avec la hotte chinoise, en pleine production (24 heures sur 24, 7 jours sur 7), nous pourrons faire jusqu’à 2400 tests par jour. Mais nous n’atteindrons pas ce niveau à partir du 11 mai. « 

« Nous avions une capacité de 600 tests par jour, donc tout ce qui pouvait améliorer le débit était le bienvenu, considère le chef du laboratoire de virologie du CHU de Montpellier, Vincent Foulongne. Initialement, ce système nous a été présenté comme une plate-forme de diagnostic à large bande. Nous avons été un peu surpris quand nous avons réalisé qu’il ne s’agissait en fait que d’un extracteur. Nous avons dû construire la chaîne tout autour, en amont et en aval. Terminez le ‘lego’ d’une certaine manière. Techniquement, cela fonctionne. Nous recruterons un ou deux techniciens chaque semaine pour entrer sur le marché et faire fonctionner le système. Nous avons actuellement suffisamment pour stocker 20 000 tests avec des promesses de réapprovisionnement en consommables la semaine prochaine. « 

On voit bien les limites de ce système, estime le chef du service de virologie du CHU de Rennes, Vincent Thibault. Nous avons pris un grand risque en passant par une machine qui nous rend complètement dépendants des Chinois, pour les consommables ou les réactifs. Que se passe-t-il si cette machine tombe en panne demain?Vincent Thibault, CHU de Rennessur franceinfo

« Les extracteurs MGI sont des distributeurs automatiques de grande capacité, leur déploiement est par nature une opération lourde, qui est un investissement pour l’ensemble du système de plomberie, explique le ministère de la Santé. Une fois mis en service, ils nous permettront d’avoir plusieurs capacités de dépistage. « 

« C’est un peu compliqué avec les livraisons, témoigne Benoît Dogny qui a contribué à l’installation du système au CHU de Toulouse. Au début, la société chinoise nous a dit qu’il n’y aurait aucun problème, qu’elle était «prête à partir», que nous aurions des consommables, des cotons-tiges et des réactifs jusqu’à 2000 tests par jour. C’est précisément cette disponibilité qui nous manquait avec les deux plateformes de dépistage que nous avions déjà, une américaine et une française, si nous voulions passer 2000 tests par jour. Même avec nos 400 tests par jour, nous étions déjà sur une corde raide. Mais en fait, nous avons eu le même problème avec la société chinoise. Certes, sur les kits PCR qui peuvent les suivre, nous avons suffisamment de stock pour faire 60 000 dépistages. En revanche, nous n’avons que 20 000 cotons-tiges en stock et, de plus, ils ne sont pas nasopharyngés, ce sont des frottis pour la gorge, beaucoup plus gros et moins faciles à utiliser. Le problème est que c’est aussi un robot qui a besoin de beaucoup de consommables par rapport à ceux auxquels nous sommes habitués. Et ils ne peuvent pas nous donner ça. Nous en avons assez pour durer une semaine si nous voulons faire 2 000 tests par jour. La société chinoise ne peut pas suivre parce qu’elle avait certainement de plus grands yeux qu’un estomac. « 

« Nous avons dit qu’il n’y aurait aucun problème avec les fournitures, en particulier les consommables, reconnaît la représentante de MGI en France, Perla El Hage. C’est ce que notre fournisseur en Chine nous a alors dit. Les choses ont changé au milieu d’une crise. Nous essayons de trouver des solutions alternatives, donc nous sommes en retard. Mais nous avons suffisamment d’équipements pour que les plates-formes fonctionnent en continu. « 

« Ces machines ont été envoyées aux mauvaises personnes au mauvais moment, Pour sa part, estime le chercheur du CNRS Philippe Froguel, directeur de la plateforme génomique Ligan, à Lille, et directeur de l’Institut européen de génomique du diabète (EGID). Nous aurions dû le faire plus tôt et ne pas mettre tous nos œufs dans le même panier. C’est un gaspillage de fonds publics. Si Olivier Véran rassemble tous les professionnels du test mi-mars, cette entreprise chinoise ne sera même pas assise autour de la table car elle n’aura pas d’équipe en France, c’est quand même incroyable. Fin mars, le gouvernement savait qu’il ne pourrait pas passer les tests. C’est pourquoi ils se sont tournés vers les Chinois. « 

Selon nos informations, MGI a contacté l’hôpital Bichat et l’Institut Pasteur dès janvier pour leur proposer gratuitement des réactifs et un robot d’un modèle différent de celui vendu par la suite en France. Mais cette étape n’a rien fait. Des cas ont été libérés à la mi-mars, peu de temps après le début de l’incarcération. La société chinoise est en contact avec des virologues lyonnais … qui renvoient le message au gouvernement français.

« A l’origine, BGI était une petite boîte qui faisait des robots de laboratoire à Wuhan, explique l’ingénieur biomédical Benoît Dugny. Et puis cette entreprise a été créée en développant de grands extracteurs. Ce sont eux qui ont équipé le laboratoire de Wuhan qui effectue le dépistage de masse. « 

« Nous ne sommes installés en Europe que depuis avril 2019, nous précise l’entreprise chinoise. En France, nous avons quatre employés, mais pas de bureau. Mais nous recrutons plusieurs ingénieurs. Notre groupe était à l’avant-garde de diverses épidémies (SRAS, Ebola, etc.) et nous avons été les premiers à apparaître en Chine au début de l’épidémie.  » Selon nos informations, la France est loin d’être le seul pays à acheter du matériel à la société chinoise. C’est également le cas pour l’Espagne, l’Italie, l’Angleterre, l’Irlande, la Suède, l’Allemagne, le Danemark, la Pologne, la Roumanie.

Mais l’histoire des robots chinois ne s’arrête pas là. Selon nos informations, une 21e machine d’extraction a été donnée à la France par la Fondation Mammoth, dirigée par l’un des co-fondateurs chinois de BGI, Wang Jiang. Ce robot «cadeau» semblait à l’origine destiné au laboratoire de Philippe Froguel à Lille. « Des négociations ont eu lieu au plus haut niveau de l’Etat, en liaison avec le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, dit Philippe Froguel. Le lundi de Pâques, l’Elysée et la société chinoise annoncent que je recevrai ce robot. « 

Selon nos sources, une lettre a même été écrite par le groupe BGI le 14 avril 2020 pour obtenir l’autorisation de l’ambassade de Chine d’exporter cette machine de Chine. « Ce matériel sera installé dans un institut de recherche public du nord de la France qui soutiendra l’effort de dépistage et d’aide à la recherche et à une meilleure compréhension du virus, précise le courrier officiel du BGI. Le centre choisi est l’EGID, à Lille, chef d’orchestre par le professeur Philippe Froguel. « 

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Tous les feux étaient donc au vert. Le 16 avril, un communiqué de presse est même préparé par la firme chinoise, prêt à être diffusé par le groupe BGI. Mais les jours passent et Philippe Froguel ne voit toujours rien venir. Il multiplie les mails à la personne qui conviennent au dossier des robots chinois au ministère de la santé. En vain. Finalement, le 21 avril 2020, son téléphone portable sonne. Au bout du fil: un conseiller de l’Élysée. « Il m’appelle pour moi dire qu’ils sont très embêtés mais que je n’aurai pas le robot chinois, fulmine Philippe Froguel. Le dossier a été bloqué au ministère de la santé parce que j’étais un labo de recherche et pas un hôpital, alors que nous sommes l’un des plus gros centres de génomique européen. « 

Le même jour, le ministère de la Santé l’informe par mail que sa « plateforme de génomique ne peut pas être une structure d´accueil pour cet automate » qui ira final… au CHU d’Amiens. « Aucun privé ne peut revendiquer ce don, accepté par les autorités françaises et qui est déployé conformément aux orientations définies par les autorités sanitaires », explique aujourd’hui le ministère de la santé. Contactés, Alexis Kohler et les conseillers élyséens chargés de suivre ce dossier non répondu à notre demande d’entretien.

Selon nos informations, une machine chinoise (pas forcément ce 21e robot donné par la Fondation Mammoth) avait déjà été proposée une première fois au CHU d´Amiens, début avril. « Le 6 avril, l’ARS des Hauts-de-France nous demandons si nous sommes et capacité de pouvoir accueillir cette plateforme MGI, se souvient la cheffe du pôle biologie et pharmacie au laboratoire de virologie du CHU d´Amiens, Sandrine Castelain. É l’époque, j’étais assez frileuse, les informations n’étaient pas claires. Et puis, à ce moment-là, nous étions sur le front, sur n’avions pas le temps de se pencher sur ce problème. Jai donc temporisé: au moment où sur moi propose cette machine, je n’étais pas et mesure de l’installateur dans les meilleures conditions.  » Trois semaines plus tard, le 26 avril 2020, après que cette fameuse machine soit donc passée sous le nez de Philippe Froguel, elle est à nouveau proposée au CHU d’Amiens par l’ARS des Hauts-de-France.

J’ai dû me décider dans l’heure. Si nous voulions participer à l’effort de guerre du dépistage et atteindre les objectifs affichés par le gouvernement, on n’avait pas vraiment le choix, on devait recevoir cette machine.Sandrine Castelain, CHU d’Amiensà franceinfo

Quand cette machine sera-t-elle livrée au CHU d’Amiens ? « Dans la semaine du 11 mai, nous assure MGI. Elle n’est pas encore partie de Chine, ça va dépendre des vols. » « Une fois qu’on l’aura reçue, il faudra encore une semaine avant qu’elle ne soit opérationnelle… dans le meilleur des mondes », estime la responsable du laboratoire de virologie au CHU d’Amiens, Sandrine Castelain.

Faute de robot chinois, Phippe Froguel s’est fait prêter un robot de démonstration de la société américaine PerkinElmer qu’il connait bien. « Le CNRS a dit qu’il allait l’acheter 75 000 euros, explique le chercheur lillois. Mais cette machine, c’est une Twingo, pas une Ferrari. Je ne pense pas que j’effectuerai plus de 800 tests par jour. »

Le 6 mai 2020, Philippe Froguel envoie un mail à l’Élysée et au ministère de la santé dans lequel il se dit « scandalisé » que le robot chinois qu’on lui a refusé « ne soit toujours pas installé à Amiens ».

« Les difficultés de livraison depuis la Chine sont terribles. Le premier avion disponible est le 14 mai », lui répond un conseiller élyséen. « Si l’Élysée avait été plus ferme ce robot aurait été en place depuis trois semaines et je vous aurais été très reconnaissant, réplique Philippe Froguel. Il me reste un goût de cendre et la contemplation d’un immense gâchis qui a contribué au gros ratage des 700 000 tests. »