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Entretien avec les économistes Abdelâali Benchekroun et Noureddine Saoudi

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Les économistes Abdelaâli
Benchekroun et Noureddine Saoudi discutent dans cette première partie de l’entretien
accordé à Libé que la crise
monde du libéralisme sauvage combiné à la crise sanitaire qui affecte le monde entier, y compris le Maroc
à l’économie sociale et solidaire l’opportunité de se développer
au Royaume et affirme que
ce secteur apporte un bénéfice collectif à la société et apporte une contribution majeure à la stabilité du pays.

Libé: La pandémie a provoqué une vague de solidarité pour le peuple marocain contre Covid-19, comment l’économie sociale et solidaire (ESS) peut-elle consolider cette solidarité?
Abdelâali Benchekroun: En effet, l’économie sociale et solidaire est constituée de toutes les entités économiques dont l’organisation, l’activité et le fonctionnement reposent sur la solidarité, la justice et l’utilité sociale. Cependant, le contexte de la pandémie, au moins au Maroc, a rétabli et alimenté la solidarité nationale et la solidarité entre les citoyens. Elle a également permis à l’État de franchir un pas pour assumer de nouvelles fonctions de guidage et de gestion de la société et de l’intérêt national, dans une perspective de solidarité et de soutien aux catégories en situation de précarité.
La pandémie a mis en évidence la nature fondamentalement antisociale du système néolibéral mondial qui a déclenché le retrait de l’État, notamment en réduisant les services de santé publique, dont l’importance vitale pour le bon fonctionnement des sociétés a été démontrée par cette crise sanitaire. De même, ce système a intensifié les inégalités sociales et territoriales, rendant les groupes et régions pauvres de différents pays plus affectés que d’autres par la pandémie de Covid-19 et son impact socio-économique.

Revenons à une question fondamentale: quelle définition peut-on donner à « ESS » et que signifie cette désignation?
Noureddine Saoudi: L’ESS rassemble des entités économiques (coopératives, associations, fondations, mutuelles, entreprises sociales) qui s’inscrivent dans une logique visant à conjuguer activité économique et justice sociale, dont le besoin extrême a été démontré par le contexte pandémique.
L’organisation, le fonctionnement et la finalité de ses entités reposent sur les principes de production à utilité collective et sociale, de rentabilité limitée (la plupart des fonds ne sont pas redistribués), de gestion par les pairs avec une gouvernance démocratique (élection des dirigeants, chaque partenaire dispose d’un vote dans la prise de décision), regrouper les moyens de production tangibles et intangibles (savoir-faire) et partager les fruits de la production à parts égales.
Ces principes sont conformes à nos traditions ancestrales d’entraide, de solidarité et de coopération, telles que « touiza », « ouziâ », la fusion de séguias et « igoudar ».
De par leurs racines territoriales, ces entités favorisent la dynamique locale et régionale de développement des ressources, de création d’emplois et de revitalisation des compétences menacées de disparition (notamment dans l’artisanat et l’agriculture). En ce sens, l’ESS est un secteur à forte dimension d’inclusion, d’intégration et de réduction des inégalités sociales et territoriales.
L’ESS c’est aussi le financement solidaire, le commerce équitable, les activités qui mettent l’humain et l’environnement au centre des projets.
Elle contribue également au développement d’une culture de la responsabilité: en responsabilisant les citoyens, ils peuvent se rendre compte qu’il n’y a aucune fatalité et qu’ils peuvent réaliser leur avenir.
Bref, l’ESS contribue à la démocratisation de l’économie par l’engagement citoyen.
Pour rappel, après son indépendance, le Maroc a promu le secteur coopératif comme l’un des axes de modernisation et de développement des filières traditionnelles, notamment agricoles, dans le cadre de la réforme agricole du premier plan quinquennal (1960-1964). Cependant, cette politique a été abandonnée après le changement de cap en 1960, avec la démission du gouvernement Abdallah Ibrahim.
La crise mondiale du libéralisme sauvage, et son contexte qui se traduit davantage aujourd’hui, offre au SSE l’opportunité de développer, d’améliorer et d’influencer et de soutenir la société et le comportement des opérateurs vers plus. la démocratie, la bonne gouvernance et la protection de l’écologie, à travers des alliances entre élus, syndicats, ONG et entreprises. Par exemple, la crise peut profiter de cette vague de solidarité et influencer la régulation sociale et les réformes publiques dans la bonne direction et inciter les acteurs sociaux à adapter davantage leur comportement à la solidarité et à la justice.
Pour rappel, et selon une estimation de 2017, près de 280 millions de personnes dans le monde travaillent dans une coopérative ou pour une coopérative, soit «9,46% de la population mondiale».

Nous appelons également l’ESS un troisième secteur …
Abdelâali Benchekroun: En effet, un troisième secteur, un secteur en soi qui se distingue par sa façon de travailler et sa finalité par rapport aux deux autres secteurs, public (non marchand) et privé (marché). Contrairement à ces derniers, la séparation entre capital et travail est abolie: les membres de ses entités (coopératives, associations, fondations, mutuelles, entreprises sociales, etc.) apportent leur capital (matériel ou immatériel) et leur travail, avec la primauté de l’homme. L’objectif principal est de servir la communauté en produisant des biens et services utiles. La gestion de ses entités est basée sur la démocratie et la justice. Enfin, c’est un secteur aux racines territoriales fondamentales.
Alors que la principale composante de l’ESS, la coopérative, est apparue en Europe au XIXe siècle, l’ESS, en tant que secteur avec ses composantes susmentionnées, est apparue à la fin des années 1980 en réponse à la vague de mondialisation néolibérale.
Les actifs sont alors au chômage, avec la crise ils ne peuvent être mis au travail ni par l’un ni par l’autre. Des secteurs entiers de l’économie et de la société sont marginalisés par les effets de cette situation, compte tenu de la surproduction et de la stagflation. Le modèle de consommation montre de plus en plus des signes d’essoufflement et de dysfonctionnement, entraînant une dérive de la société et de ses «valeurs».
L’ESS en tant que troisième secteur part de cette constatation de l’incapacité des autres secteurs à répondre aux défis sociaux engendrés par la crise. Il s’engage à placer l’homme au centre de la société et de l’économie. Elle remet en question le productivisme et le consumérisme, dont les effets sont désastreux pour les ressources disponibles sur Terre (déchets massifs) et pour le cadre de vie des humains et des autres espèces vivantes, des écosystèmes dangereusement déséquilibrés (pollution). Il favorise la production locale, les produits locaux, qui limitent le rôle des transports (source majeure de pollution) dans l’activité économique.
En bref, c’est un secteur qui fait fondamentalement partie de la dynamique du développement durable et inclusif où les personnes, la cohésion sociale et l’environnement sont au cœur.
Dans les pays développés (pays scandinaves, France, etc.), la coopération entre l’ESS et les économies traditionnelles s’intensifie et se diversifie au point que certains en ESS voient l’émergence d’un nouveau modèle économique capable de changer durablement la façon dont les entreprises ( faisant aussi des affaires plus importantes.

Est-ce suffisant pour que ce secteur puisse bénéficier d’un traitement fiscal spécial?
Noureddine Saoudi: L’idée est que l’existence et le développement de ce secteur en soi apportent des avantages collectifs à la société. Il contribue grandement à la stabilité du pays, en tant que force sociale et économique qui résout en quelque sorte la crise. Il crée des emplois, promeut les AGR et la solidarité à travers les associations professionnelles ESS. Il est plus que socialement légitime pour lui d’être exonéré du paiement de tout ou partie de sa cotisation sociale et même de justifier des subventions, notamment lors de la phase de démarrage.

Peut-on parler d’une vision de l’ESS, et lesquelles?
Abdelâali Benchekroun: L’ESS se positionne contre l’économie néolibérale qui entraîne l’exclusion d’un certain nombre de catégories sociales et de groupes de personnes et prétend être le seul créateur de richesse. L’ESS, pour sa part, travaille pour une économie multiple et unifiée et conjugue la logique de production et de distribution déployée dans un marché régulé de manière équitable et démocratique par un État qui participe au jeu et au comportement général de mutualisation et de solidarité sociale.
Cette économie travaille donc à résoudre des situations sociales ou collectives individuelles ou socio-économiques ou écologiques telles que l’intégration des femmes ou des jeunes, la diversification économique, la satisfaction des besoins de la société, notamment des produits agricoles et alimentaires sains, la contribution à la souveraineté de l’agriculture, développement de l’agriculture locale et familiale, emploi, développement territorial, problèmes et environnement, etc.

L’intervention de l’ESS favorise-t-elle les secteurs par rapport aux autres?
Noureddine Saoudi: L’ESS peut englober diverses activités économiques et sociales: agriculture, artisanat, pêche, éducation, logement, finance, industrie agroalimentaire, assurance, distribution (coopératives d’achat), services (gestion, informatique, etc.) et même le secteur de l’art (coopératives de production cinématographique) .

Quelle motivation avez-vous personnellement en tant qu’économistes pour cette spécialité de l’économie?
Abdelâali Benchekroun: Notre engagement social et militant nous a conduits à construire une vision qui favorise l’approche sociale et solidaire d’un « Renouveau pour le Maroc », titre de notre dernier ouvrage, publié il y a quelques semaines, également en version arabe, sous le titre « Massar Akhar lilmaghrib » et où nous avons développé cette vision.
Plaidoyer ainsi pour un développement différent du Maroc, pour la démocratie dans notre pays, va de pair avec la lutte pour la justice sociale, le développement des secteurs sociaux, notamment la santé et l’éducation, dont nous ressentons l’importance cruciale dans ce contexte pandémie, mais bien sûr aussi pour l’égalité des chances et pour la distribution progressive et équitable des richesses et des fruits d’un développement social alternatif.
Tout cela ne peut être vu qu’avec une délimitation du système néolibéral, dont les effets sociaux sont dramatiques.
Il s’agit donc pour nous deux, acteurs politiques, associations et chercheurs en développement, d’apporter une modeste contribution à l’édification d’une société plus juste, équilibrée et inclusive où chacun a des conditions de vie décentes. Une société dans laquelle l’État se comporte comme un État en développement et un État stratégique qui planifie le développement et met en garde contre les dangers et les dangers qui pourraient menacer le Maroc à l’avenir, comme l’illustre le contexte sans précédent actuel.

J’imagine que ce troisième secteur devrait profiter de réglementations spéciales, de lois spéciales spécifiques pour fonctionner et se développer correctement?
Noureddine Saoudi: Absolument, l’ESS a absolument besoin d’une loi qui soit capable d’améliorer ses performances et de corriger ses dysfonctionnements et déficiences, de favoriser son développement et sa pérennité, afin que ses entités soient de véritables leviers nationaux, régionaux et locaux, et dans le à la lumière des développements dans le contexte que nous traversons.
Par conséquent, cette loi devrait également encourager la consolidation du réseau des organisations et structures de l’ESS, réglementer leur gouvernance et les instruments de leur financement et réglementer la place des travailleurs dans ces entités.
À cet égard, il convient de noter que le service de contrôle a soumis une proposition-cadre au Secrétariat général du gouvernement depuis 2016. L’intention était d’intégrer les entreprises sociales en plus des coopératives, associations, fondations et mutuelles. , associations à utilité économique et sociale et innovations sociales. Mais quatre ans plus tard, il n’est pas prêt à être adopté! Un temps précieux perdu pour le développement de l’ESS! Le contexte de la pandémie peut être l’occasion d’adapter ces textes avec de nouvelles dispositions qui accordent plus de priorité aux principes de solidarité, de coopération, d’humanisme et de vigilance face aux dangers et dangers potentiels et aux mécanismes de résilience.